La lumière de Marguerite de la Fontenelle,

ancêtre de Jean-François LEROY,

professeur au Muséum national d'Histoire Naturelle

Copie d'un article publié dans L'ORNE combattante, le 1er novembre 1987 :



Il y a 75 ans mourait à Ronfeugerai,

le capitaine Jean-Isidore Petit (1838-1912)



 

" Sans avoir connu mon grand-père, le capitaine Jean-Isidore Petit, qui mourut trois années avant ma naissance, je lui ai voué un grand culte d'affection et de respect. Pendant toute mon enfance, et au-delà, son ombre a plané sur mes faits et gestes, et je n'ai jamais eu l'impression qu'il était vraiment mort.

 
Le capitaine Jean-Isidore Petit en 1882
Ce fut un homme exceptionnel, un héros. Le 18 août 1870 - il avait 32 ans - le sous-lieutenant Petit fut volontaire pour conduire l'assaut contre une barricade de l'armée allemande assiégeant Strasbourg; on le ramena le ventre troué; « Action d'éclat » qui lui valut d'être fait chevalier de la Légion d'honneur sur le Champ de bataille. Les maigres archives familiales ont conservé une coupure du Petit Journal (1895) qui fait état de l'assaut dans le cadre du « Livre d'or de 1870 » : « La première Compagnie surtout était fort éprouvée... le sous-Iieutenant Petit était blessé. » Soldat de Napoléon III, il fut des campagnes d'Italie, en 1859 (Magenta, Solférino...) puis, à partir de 1874, des grandes aventures coloniales de la République : la vertu militaire dont il s'était nourri et par laquelle il devait s'exprimer, aurait sans doute aujourd'hui les traits d'un tout autre combat pour l'honneur, en fait pour un avenir humain de dignité et de progrès.Il quitta l'armée, écœuré par les injustices, en 1882. Au cours de sa retraite, il fut conseiller municipal de son village natal, Ronfeugerai, partageant activement sa vie entre les occupations domestiques et les affaires de la commune. Constamment il intervient -quelques articles parus sous un pseudonyme dans le Courrier de Flers en font foi - en faveur des déshérités et des victimes, sachant faire front aux intérêts coalisés de mauvais aloi, ou à tel grand personnage. Pendant une trentaine d'années, il a tenu, à la fois hautement et modestement, sa place de républicain et d 'humaniste au village : tout près de tous, se voulant l'égal des autres, exprimant en quelque sorte ce que ces autres étaient, à des degrés divers, en puissance. Le long épisode de sa vie que fut sa carrière militaire - où il exalta jusqu'à l'extrême ses exigences d'absolu -ne l'avait nullement coupé de ses origines. L'officier retraité de 45 ans épousa une toute jeune fille d'Athis, orpheline, sans fortune et sans instruction, mais d'une fraîcheur adorable, et d'une qualité : de sentiment inégalable, Adrienne Lebailly. Un Jour, le hasard voulut qu'à la suite d'un pas malchanceux dans les hautes herbes d'un pré, une innocente vipère, heurtée par le sabot de la jeune femme, injectât à celle-ci son venin: aussitôt le mari s'empara de l'épouse et suça le terrible liquide.

Mon grand-père croyait en Dieu, et allait à la messe le dimanche. Quand l'évêque de Séez, Mgr Bardel, vint à Ronfeugerai et vit la poitrine décorée du capitaine dans le chœur de l'église, il lui donna l'accolade... Un vrai « grand ancien combattant », mon grand-père? Que non ! Il eût « horreur » de tout personnage cocardier et bruyant. Pour lui, l'armée était celle de Vigny et elle l'avait attiré tout jeune, au point qu'il vendit quelques pièces de terre pour s'y engager, en juin 1856. A la vérité, il tirait quelque légitime fierté de ses actes, et c'est ce qu'exprimait le port de décorations.

Né pauvre (au hameau de la Ferronnière), mais mû par une irrésistible aspiration à la grandeur immatérielle, c'est, à mes yeux, cette aspiration qui par excellence le définit. Le scientifique que je suis devenu, après avoir été moi-même jusqu'à l'âge de huit ans un sauvageon de Ronfeugerai, est amené aujourd'hui à s'interroger sur celle-ci, à tenter d'en comprendre le conditionnement, le pourquoi. Je crois pouvoir répondre.

Ma mère, Marthe Leroy-Petit: adorait littéralement son père : elle fut élevée à la Légion d'honneur d'Écouen, et formée par ses parents à l'école de l'âme. Elle me disait: « La grand-mère de mon père Marguerite de La Fontenelle était pauvre mais d'une extraordinaire distinction. Ton grand-père fui doit probablement ses vertus essentielles: sens du devoir, courage... Mais elle, ajoutait: « Comment se fait-il qu'un tel miracle (entendons une sorte de jaillissement de l'esprit) se soit produit dans un des humbles foyers de la Ferronnière ? D'où venait celle grande dame, à la fois simple et fière, dont je descends, et qui par cette double qualité tranchait tant sur son entourage ?» Je crois que ma mère, morte en 1956, ne savait rien de précis à cet égard et se contentait d'accepter la notion de « mystère des origines » et de lire avec quelque fierté l'histoire de Ronfeugerai où il est question des « ...de La Fontenelle ».

En fait, Marguerite de La Fontenelle ne descendait de rien de moins que la famille Turgot des Tourailles. Je n'ignorais pas, quant à moi, pour avoir lu Surville que des « ...de La Fontenelle » étaient apparentés aux Turgot, mais tout cela restait flou à mes yeux, et l'idée ne me vint jamais de forcer quelque peu mon incompétence en ce domaine et de regarder les choses d'un peu près. La généalogie de mon arrière-arrière-grand-père a été parfaitement établie par mon beau-frère, l'écrivain et historien-archiviste Pierre Daon (de Briouze. Auteur d'un extraordinaire et passionnant ouvrage sur le Houlme, 1972), il y a presque une trentaine d'années, et la généalogie générale des « ...de La Fontenelle » a fait l'objet d'une belle étude aujourd'hui publiée (Jacky Delafontenelle, première édition 1975, deuxième édition 1978).

Mon grand-père, né en 1838, ne connut sa grand-mère, morte en 1815, qu'au travers d'une tradition orale. La lignée des « ...de La Fontenelle» part « avec Jéhan ou Jean des Tourailles (avant 1577), alias Turgot (de 1577 à 1594), alias « ...de La Fontenelle » (après1594), sieur de La Fontenelle (fils aîné, bâtard, de Georges Turgot, seigneur des Tourailles, et d'une habitante de la paroisse du nom de Bodey), écuyer, huissier des chambellans ordinaires de Henri IV, en 1597. Légitimé en 1577, il put jouir de ses titres et droits jusqu'en 1594, date à laquelle, pour des raisons d'héritage, l'acte fut cassé; il avait épousé Geneviève du Chemin, de la famille des seigneurs d'Échalou. L'un de ses fils, Jacques Turgot : (avant 1594), sieur de la Vallée, était écuyer, licencié aux lois, avocat du baillage de Falaise, sénéchal du Mesnil-de-Briouze en 1614 - (cité in: La Ferrière-Percy : Histoire du canton d' Athis). Une grande partie de leurs biens provenait, par héritage, des Turgot. L'un des fils de Jacques, Pierre, sieur des Rochers, alla s'installer tardivement à la Galbranière, en Sainte-Honorine-la-Guillaume. Les traces laissées par les cérémonies traditionnelles attestent que les liens étaient restés étroits avec les Turgot. Leur premier enfant, Jean, fut baptisé en l654, en présence du seigneur Jean Turgot, son parrain, et de Marie Turgot, veuve de Mgr « Nicollas de Saint-Bômer » (cité in La Ferrière- Percy), sa marraine. C'est un des fils de ce Pierre de La Fontenelle, Nicolas, le premier d'une série de trois Nicolas, qui fonde la branche de la Galbranière. Sieur de Grand Prey, chirurgien, il épousa Catherine Martin, fille d'un sieur de la Vallée et de Sainte-Clouet.

L'un de ses fils, Nicolas, le grand-père de Marguerite, sera encore inhumé dans la nef de l'église de Sainte-Honorine-la-Guillaume (1766). Quand il (le sieur de Grand Prey) mourut, en 1729, nous ne sommes plus très loin de la naissance de Marguerite, en 1762, et il est à peu près sûr que celle-ci fut éclairée sur ses hautes origines (on peut penser qu'elle les considérait comme inavouables). Quoi qu'il en soit, on note un certain décrochement d'ordre social à partir de son père (le troisième Nicolas en ligne directe) : son frère, un Nicolas encore, n'est que laboureur, et elle épousera le laboureur Georges Pichard, de Ronfeugerai (en 1791).

Mon grand-père fut orphelin très tôt. Il naquit dans une sombre, chaude et solide maison de granit (matériau de base dans le Massif armoricain), aujourd'hui disparue, sise au flanc de champs déclives, pleins de poésie, parmi le genêt en bouquets des sablières et les pommeraies. Élevé par ses sœurs, humbles personnages dignes du peintre Millet, il était, lui, porteur d'un message impérieux et il avait le privilège d'avoir entretenu (je crois) en son tréfonds, la lumière de Marguerite de La Fontenelle-Turgot. Ma mère -bien que non à l'abri, évidemment, des défaillances et erreurs, lot de tous -ne vivait que dans l'idéal du bien, du beau, du vrai. Douée pour les arts, elle a quelque peu touché à tout, en dilettante: poésie, musique, dessin. Sa voix était juste, cristalline, émouvante. Elle prenait une cythare ou se mettait à l'harmonium, et en tirait des airs... A l'accordéon, elle faisait des prouesses... Elle était simple, souvent négligée, mais spontanéités étaient royales pour l'amateur d'âme... Et je crois que ce don qu'est l'éclat du regard ne naît pas de rien: il est né, il a été reconnu un jour dans une lignée... et parfois il se maintient de génération en génération. Ma mère, quand elle avait 9-10 ans, jouait avec les enfants du voisinage (hameau de Launay jouxtant celui de la Ferronnière) :« Toi, tu serais mon petit cochon », disait-elle à l'un qui aussitôt se mettait à quatre pattes et grognait. Et elle lui donnait une imitation de petit coup de pied pour le faire entrer sous la table. Elle était une petite reine. .. mais dans un monde idyllique où la tyrannie n'avait nulle place. Le pauvre petit cochon bien aimé (Jules Macé), dont la famille est toujours présente à Launay, fut d'ailleurs tué la guerre de 14. J'ai vu ma mère se jeter à la face d'un charretier maltraitant son cheval. Je l'ai vue pleurer presque quotidiennement devant les crimes, les brutalités, les injustices.

La noblesse est peut-être une classe très corrompue de la société, « mais, si cela est vrai, disait ma mère, elle en usurpe le titre. II n'y a qu'une noblesse, celle de l'âme ». II a dû y avoir une certaine coïncidence des deux noblesses parfois, et certainement ici ou là vers les origines de notre lignée. Sans ce climat de mémoire profonde, sans ce milieu où nous vivions, quand j'étais jeune, avec notre amie et guide « une certaine notion de grandeur », je n'aurais peut-être pas eu comme je l'ai eu, à l'égal des miens (bien qu'avec des intermittences, hélas ! en ce qui me concerne) le goût immodéré pour les choses de l'esprit. L'étude généalogique qui ne relève généralement que de l'histoire, du passé, de la curiosité anodine, se montre ici sous le jour d'une analyse pouvait avoir un caractère scientifique et apporter la clé de la compréhension d'une famille ou de tel de ses membres.



                                                                                   Jean-François LEROY, Professeur honoraire au Muséum (né à Athis-de-l'Orne). »



                                                                                                                                                                                                                   

 


Pour plus d'informations sur les Turgot et les de la Fontenelle consultez le site de la

"Descendance de Jean de la Fontenelle, fils de Georges Turgot (1509-1581), curé et seigneur des Tourailles"

http://genealogie.delafontenelle.net